Un livre dont on ne ressort pas indemne.

Lors de sa sortie aux Etats-Unis en 2008, le premier roman de David Vann, « Sukkwan Island » passe presque inaperçu. Deux ans plus tard, il connaît un succès phénoménal en France (aux Editions Gallmeister) et remporte le Prix Médicis étranger en 2010. En 2014, les Editions Denoël publient une adaptation de « Sukkwan  Island » en roman graphique, dessiné et scénarisé par Ugo Bienvenu. Je suis toujours curieuse de découvrir les adaptations BD de romans, alors…

J’ai lu les deux, à chaque lecture une vraie claque.

Résumé: Une petite île perdue d’Alaska, une cabane, un père et son fils. Jim, la quarantaine, cumule les échecs personnels. Il décide de prendre un nouveau départ et convainc son fils Roy, 13 ans, de venir vivre un an avec lui dans la cabane qu’il vient d’acheter sur une île sauvage d’Alaska. Un retour à la nature qui vire rapidement au cauchemar…

David Vann, qui depuis a publié d’autres romans, s’inscrit dans un courant littéraire appelé « nature writing », dans lequel on retrouve des auteurs comme Thoreau et Fromm ou des œuvres comme « Into the Wild ». Gallmeister a d’ailleurs toute une collection dédiée à ce genre autrement nommé « La littérature des Grands Espaces ».

David Vann écrivain américain auteur de Sukkwan Island premier roman chez Gallmeister

Par sa thématique (relations familiales (dis)tendues, retour à la terre) et son décor (Alaska), « Sukkwan Island » est dans la lignée de « Into the Wild ». Sauf que dans « Sukkwan Island », les relations familiales s’invitent jusque dans la cabane isolée, créant un huis-clos suffocant et brutal.

Dès le début du roman, l’atmosphère est lourde: le père et le fils ont des rapports tendus, Roy n’a pas envie d’accompagner son père qui insiste et parvient à le convaincre. Une fois sur l’île, Jim se montre agressif, égoïste et en même temps très fragile. Roy est coincé entre sa loyauté envers son père et l’envie de rentrer chez lui et retrouver sa mère et sa petite sœur. La nuit, Jim pleure et se confie à Roy qui préférerait ne rien entendre.

Il va falloir que tu fasses preuve de plus d’initiatives.

Oui, fit Roy, mais comme son père tournait les talons, il ajouta : Je fais déjà pas mal de choses.

Son père le dévisagea. Ne boude pas, dit-il. C’est pas un endroit pour les bébés ici.

Son père s’éloigna vers les arbres, Roy empoigna la hache, fendit du bois et détesta son père. Il détestait cet endroit, aussi, il détestait entendre son père pleurer la nuit. De quoi parlait-il, avec ses histoires de bébés ? Roy se sentait gêné, pourtant, car il savait que ces larmes nocturnes naissaient d’autre chose, de quelque chose qu’il craignait de sous-estimer. (71)

Sukkwan Island Vann Bienvenu roman adapté en BD roman graphiqueTu te rappelles ce que je t’ai raconté sur le monde qui n’était qu’un grand champ, à l’époque où la Terre était plate ?

Ouais, dit Roy. Comment tout est parti en vrille après que tu as rencontré Maman. (108)

Les jours et les semaines passent. La nature si accueillante durant la belle saison se montre menaçante,  la neige recouvre tout et chaque geste du quotidien devient difficile. La tension est palpable, présente dans les dialogues, comme dans les descriptions.

Tu sais, dit son père cette nuit-là tandis qu’ils attendaient le sommeil, tout est trop incontrôlable, ici. Tu as raison. Il faut être un homme pour supporter ça. Je n’aurais pas dû emmener un enfant avec moi. (99)

Roy ne ferme pas l’œil de la nuit et rumine : il ne comprend pas que son père lui ait dit ça. Il veut partir, car il sent que « d’horribles malheurs lui tomberaient dessus s’il restait ». Mais Roy va rester, car il sait que son père a besoin de lui.

Il avait la sensation qu’il venait lui-même de se condamner à une sorte de prison qu’il était trop tard pour reculer. (100)

Ce sentiment d’enfermement que ressent Roy s’intensifie à mesure que la neige s’amoncelle et les contraint à se calfeutrer chez eux, coupés de toute civilisation. Le mal-être du père qui, durant la période de dur labeur pour préparer l’hiver, semblait pour Roy un « sujet bien trop éloigné de leur quotidien pour y prêter attention » (107), refait surface.

Il faudra environ deux semaines avant que je pète les plombs.

Quoi ?

Je plaisante, dit son père. C’était une blague. (109)

Les pages se tournent et la tension monte… jusqu’à arriver à son apogée, peu après la moitié du roman.

Sukkwan Island de Vann adaptation BD roman graphique nature writing Bienvenu

La deuxième partie du livre est indescriptible. On plonge dans l’esprit torturé du père et on sombre dans le macabre. D’un côté, la beauté de la nature sauvage, paralysée par la neige, et de l’autre, la laideur de la nature humaine. Toutes deux à couper le souffle.

J’ai beaucoup aimé le roman, j’en suis ressortie bouleversée. Après quelques hésitations dues au graphisme qui ne m’attirait pas, j’ai finalement acheté l’adaptation BD de « Sukkwan Island » par Ugo Bienvenu.

« Sukkwan Island », DU ROMAN À LA BANDE DESSINÉE

C’est un petit format, façon manga presque, long de 220 pages (environ comme le roman). Le dessin est réaliste et en noir et blanc, sauf la couverture qui est en couleurs. Plus que le style graphique, c’est le découpage et le rythme qui m’ont séduite dans ce roman graphique. Le récit est une répétition de scènes quotidiennes, mais comme dans le roman, la tension ne cesse de monter et l’inconfort s’installe chez le lecteur. Dans la version BD, Ugo Bienvenu reproduit cette tension à travers un découpage soigné, dynamique et efficace, soutenu par des dialogues courts et incisifs.

Sukkwan Island adaptation du roman de Van en BD roman graphique par Bienvenu

Dans la préface du roman graphique, je ne comprenais pas ce que Fabrice Colin voulait dire par « empathie graphique ». Maintenant que je l’ai lu, je ne vois pas de meilleur terme pour qualifier le style de Bienvenu dans sa version de « Sukkwan Island ».

Ugo Bienvenu parvient à faire rentrer le lecteur dans le récit dès les premières pages : d’abord une scène intimiste dans la cuisine familiale, puis plusieurs illustrations pleine page qui nous plongent dans la nature vierge de l’île. Mais le calme et la lenteur sont de courte durée car dès que Roy rejoint son père, le rythme change. Bienvenu maîtrise le découpage qui reflète parfaitement le rythme et la lourdeur de l’atmosphère du roman de Vann. Gros plans successifs sur des visages ou des détails, des traits écrasants quand la pluie s’abat, des scènes intérieures nocturnes à dominance de noir, des grandes illustrations de paysages en feu, des images qui se répètent, comme une musique de fond lancinante. Comme le mal-être du père, obnubilé par son propre sort, qui représente une sorte de leitmotiv tout au long du livre.

A travers la ramure des arbres, il aperçut quelques étoiles pâles, mais bien plus tard, après que le ciel se fut découvert. Il avait froid et il frissonnait, son cœur battait toujours, la peur s’était ancrée plus profond, s’était muée en une sensation de malédiction, il ne retrouverait jamais la route vers la sécurité, ne courrait jamais assez vite pour s’échapper. La forêt était horriblement bruyante, elle masquait même son propre pouls. […] L’air de la forêt était épais et lourd, il se fondait dans l’obscurité comme s’ils ne faisaient qu’un et se ruait sur lui de tous côtés.

J’ai ressenti cette peur toute ma vie, pensa-t-il. C’est ce que je suis. Mais il s’ordonna de la fermer. Tu penses à ça seulement parce que tu es perdu, dit-il. (161-62)

Une adaptation en roman graphique réussie, mais je vous recommande avant tout la lecture du roman de David Vann.

Pour aller plus loin:

Interview de Vann et Bienvenu sur ActuaBD

Bienvenu présente son roman graphique (vidéo) et en parle plus longuement ici.

One thought on “« Sukkwan Island »: du roman à la BD”

  1. J’ai lus deux. D’abord le roman et ensuite la BD. On craint souvent les adaptations, mais ici c’est une réussite. J’ai toutefois préféré le roman pour deux raisons:
    – c’est par lui que j’ai découvert le récit.
    – il me laissait imaginer les décors et les personnages.
    Dans la BD, les décors sont toutefois tels que je les imaginais. L’adaptation est un style difficile mais bien maîtrisé ici.

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