Les larmes noires de Mary Luther, premier roman de l'auteure américaine Anna Jean Mayhew, est le récit d’un périple familial sur fond de ségrégation raciale dans le Sud des Etats-Unis des années 50. Dès le premier paragraphe, l’atmosphère est installée et l’issue de l’histoire dévoilée.

Août 1954. Pour la première fois, nous partîmes en vacances sans papa, ce qui donna à Stell l’occasion d’étrenner son permis de conduire. Elle avait fait tout un plat de cette petite carte toute simple, qui indiquait qu’elle s’appelait Estelle Annette Watts, qu’elle était blanche, avait les yeux noisette et les cheveux bruns. Et qui rendit ce voyage différent de tous les autres. Car, sans ce permis, nous n’aurions jamais atterri au motel de Sally, à Claxton en Géorgie, où nous étions venus acheter des cakes aux fruits. Sans ce permis, nous n’aurions pas eu d’accident et Mary serait encore parmi nous.

Le livre s’ouvre donc à Charlotte, en Caroline du Nord, avec la famille Watts qui s’apprête à partir en vacances en Floride. Jubie, la narratrice de 13 ans, est soulagée que leur père ne les accompagne pas. Mary, la « bonne de couleur », est du voyage. Les liens familiaux qui unissent les personnages trahissent les tensions prégnantes dans la société de l’époque.

Dans cette famille, on trouve le père, Bill Watts, porté sur la boisson, violent, coureur de jupons et partisan des Frères Blancs (autrement dit, du Ku Klux Klan). La mère, Pauly, blasée et distante avec ses enfants. Stell, la fille aînée, passionnée par la religion. Jubie, 13 ans, la narratrice, qui voue un amour particulier à Mary. Puddin, la troisième sœur de la fratrie. Davie, le benjamin de la famille. Et Mary Luther, 48 ans, la domestique de la famille Watts, une sorte de seconde maman pour Jubie.

La psychologie des personnages est assez développée et les dialogues justes, ce qui permet au lecteur de rentrer dans le récit, de ressentir et comprendre les conflits dans les relations qui unit les différents membres de la famille – y compris Mary, qui fait partie intégrante de la famille Watts. Les relations familiales (parents/enfant, frère/sœur, mari/femme) y sont dépeintes avec justesse, tout comme les relations interraciales.

Daddy Grace Parade, 1952

Outre les réactions et les mots, les anecdotes aussi « sonnent vrai » – certaines étant basées sur le vécu de l’auteure (comme la Daddy Grace Parade, l’épisode dans le bus, ou encore la référence à l’affaire Brown vs. Board of Education), qui a grandi dans le Sud des USA durant la ségrégation.

Bien que Mayhew ait terminé le premier jet complet de son roman avant la publication de « The Help » (« La couleur des sentiments » de Kathryn Stockett, sorti en 2009 et adapté au cinéma ), un parallèle avec ce livre est presque inévitable vu le sujet traité et vu la manière dont ce sujet est traité dans ces deux romans –le récit d’une famille dans un contexte socio-temporel similaire et raconté du point de vue d’une enfant. Ces deux romans sont d’une certaine façon complémentaires.

L’auteure signe ce premier roman à 71 ans. Il constitue un témoignage intéressant sur la ségrégation raciale, sur la brutalité de cette époque, et sur les tensions que cela pouvait (et peut) provoquer autant dans la sphère publique que privée. Le lecteur partagera les réflexions et les émotions de la jeune narratrice et sera confronté à la violence barbare des membres du KKK envers Mary, ce dont ici en Europe nous étions et sommes trop peu conscients, mais qui a laissé une cicatrice (pour ne pas dire une plaie béante) sur la société afro-américaine.

Certains diront qu’il est déplacé pour une écrivaine blanche d’écrire en utilisant la voix d’un personnage noir. Certains pourront aller jusqu’à y voir une forme d’appropriation d’une voix minoritaire. Mais l’auteur explique qu’ayant vécu dans le Sud dans une famille qui employait une bonne noire, elle ne peut simplement pas exclure les « voix noires » de ses romans. D’ailleurs, la narratrice n'est pas Mary mais une des filles de la famille, Jubie. Dans son deuxième roman, « Tomorrow’s Bread », qui devrait sortir au printemps 2019, deux des trois narrateurs sont Afro-Américains. Selon elle, ce genre de questions sur “qui a le droit décrire sur quoi” est juste « a reflection of our polemic culture. As long as we continue to question ourselves about writing outside our own identities, the awful alienating notions that exist in literature—and in society—will go on. And on. And on. »

La question est vaste, mais on peut s’accorder pour dire qu’il serait bon, en ces temps de conflits et de haine ambiante, de faire lire ce genre de livres dans les école comme outil pour amorcer le dialogue et aborder des sujets actuels en tirant des leçons du passé.

Titre original :  "The Dry Grass of August". Traduit par : Anath RIVELINE

Balland Editeur, 2011. 382 pages.

Pocket, 7,40EUR

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