Dans son premier roman, « La fille », Tupelo Hassman dresse le portrait de l’Amérique blanche pauvre (« white trash ») d’une manière à la fois poétique et cruelle.

Poétique, car l’histoire est racontée par la jeune Rory Dawn Hendrix qui vit dans la Calle, un trailer park dans la banlieue de Reno, Nevada, avec sa mère, célibataire et serveuse au Truck Stop. Cruelle, exactement pour les mêmes raisons : la jeunesse de la narratrice permet en effet une factualité mêlée à des images poétiques qui dénotent dans ce décor – une sorte de « vérité innocente ». La fillette, six ans au début du livre, seize ans à la fin, raconte ce qu’elle vit : alcool, précarité, solitude, services sociaux, violence, mais ce n’est jamais larmoyant ou cliché. Au contraire, parfois on se demande si on a bien lu, car sa manière de raconter est inattendue – la poésie dont je parlais.

Ce  décalage entre la réalité qu’elle vit et la manière dont elle la décrit est étroitement liée à la question de l’identité qui est centrale dans le roman : ce n’est pas tant le récit d’une vie que le récit d’une personne qui écrit sa propre histoire.

Les chapitres, très courts (parfois juste un paragraphe, jamais plus de 3-4 pages), se succèdent, similaires au fil de pensée de la narratrice, on passe d’une chose à l’autre mais tout est intimement lié, même si on ne s’en rend pas toujours de suite compte. Ils prennent la forme de souvenirs, d’extraits du dossier familial aux services sociaux, de pensées, de problèmes mathématiques ou questions à choix multiples… Peu importe la gravité du sujet, le ton ne change pas : Rory explique les choses « à plat », par exemple quand elle parle du Quincaillier. La manière dont Tupelo suggère les choses, avec une stratégie « narrativo-visuelle » (si ce terme existe) inédite, m’a retournée. Le pouvoir de l’imagination sur les mots. Ce qu’elle vit quand le Quincaillier éteint la lumière est indicible, alors elle ne le dit pas, elle « éteint les mots » en quelque sorte. La forme et le fond interagissent, la première renforçant le second.

Une fois le roman terminé, je l’ai re-feuilleté et sa construction est remarquable et révélatrice de la construction de l’identité de la jeune Rory. Des éléments apparemment anodins au début du roman reviennent sous une autre forme à la fin, dévoilant ainsi comment la narratrice tisse son histoire et forge son identité en collectant et juxtaposant des fragments d’histoires dont elle hérite. L’histoire familiale telle qu’elle est enregistrée par l’administration, les histoires  que ses demi-frères ou sa mère ou encore sa grand-mère lui racontent, les histoires qu’elle vit et tait comme celle du Quincaillier. Des histoires auxquelles il semble difficile d’échapper.

C’est la même chose avec le fait d’être une arriérée. Si maligne qu’on paraisse plus tard avec des brassées de diplômes sur un beau parchemin blanc, les erreurs commises avant que les vraies leçons aient été assimilées ne s’effacent jamais. (8)

Son chemin semble tout tracé. Pourtant, bien que « fille arriérée d’une fille arriérée, elle-même produit d’une lignée d’arriérées » (10), Rory Dawn est plus intelligente que la moyenne, adore les livres et passe beaucoup de temps à la bibliothèque. C’est là qu’elle découvre le « Manuel de la parfaite scoute ». 

C’est un vieux livre qui tombe en morceaux mais moi, je m’accroche à mon Manuel parce que des serments pareils je n’en trouve nulle part ailleurs par ici, des serments avec des mots aussi brûlants: honneur, devoir, effort. […] Des sujets sur lesquels personne ne pourrait me conseiller dans la Calle, je les trouve facilement dans l’index du Manuel. […] la devise des scoutes me tient autant à cœur que leur serment: Toujours prête.

Elle l’emprunte tellement souvent que la bibliothécaire finit par le lui donner. Celui-ci regorge de conseils sur la manière dont une jeune fille doit se comporter pour accéder à et être reconnue par la classe moyenne.

Ce fameux manuel pourrait bien changer la donne… ou pas. Car il est peut-être plus facile de se fondre dans le paysage que tenter d’échapper à son (soi-disant) destin, ce que Rory semble se dire lorsqu’elle fait exprès de ne pas donner la bonne réponse au concours d’orthographe ou lorsqu’elle reçoit sa première mauvaise note pour un travail sur le 14ème amendement.

Mrs Croxton voulait de jolies pages sur tout le chemin parcouru depuis l’esclavage, pas des vérités mal embouchées sur l’effort qui reste à faire en faveur de groupes encore considérés comme infra-humains […] mon premier C. Médiocre.

C’est ce que je voulais depuis le concours d’orthographe, je voulais me fondre dans le paysage, mettre fin au défi que je n’avais aucune envie de représenter pour les enseignants de Roscoe et à la vacuité de leurs espoirs pour les enfants de la Calle. J’ai fini par obtenir la note qui, je le croyais, me donnerait l’impression d’être enfin chez moi, sauf que maintenant c’est plutôt comme s’il n’existait plus aucun endroit dont je pourrais me réclamer. (222)

Elle est tiraillée entre ce manuel qui représente presque une issue et sa vie à La Calle, sa généalogie. Veut-elle et peut-elle vraiment échapper à ses racines ? On voit ici la faillite du rêve américain : ses self-made men et ses laissés-pour-compte, la méritocratie vs. le déterminisme social.

Et c’est une autre facette du roman que j’ai aimé : à travers l’histoire personnelle de Rory, petite fille qui grandit au milieu du désert, dans une caravane, au milieu de milliers d’autres, et pour qui tout semble joué d’avance, l’auteur aborde une thématique beaucoup plus vaste : celle de l’Amérique blanche et pauvre. Celle qu’on ne voit pas mais qui est bien là, comme le fantôme du rêve américain.

A lire et certainement à relire pour l’apprécier davantage!

« La fille » est le premier roman de l’américaine Tupelo Hassman. Il a reçu l’Alex Award en 2013 – roman adulte qui conviennent particulièrement pour un public adolescent.

Dans cet interview, l’auteur parle de ces trailers parks, de l’idée d’héritage familial voire social, ou encore de la première fin qu’elle avait réservé à son roman.

Titre original : « Girlchild », Farrar, Straus & Giroux, 2012.

Traduit par Laurence Kiefé, 2014. 336 pg.

Editions Christian Bourgois. Sorti en poche chez 10/18.

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